Durant les sept derniers mois, des groupes armés ont conduit une série d’attaques au moyen d’engins explosifs improvisés (EEI) dans l’ouest du Niger – une première dans cette zone en proie à l’insurrection. L’utilisation croissante d’EEI par l’État Islamique au Grand Sahara (EIGS) dans les régions de Tillabéri et de Tahoua au Niger indique une montée en puissance de l’insurrection régionale, suivant une trajectoire similaire aux conflits du Burkina Faso et du Mali. Cette utilisation nouvelle et soutenue d’EEI – ainsi que les stratégies l’accompagnant – implique une coordination accrue entre les groupes terroristes locaux et, dans le cas de l’EIGS, avec le noyau central de l’État Islamique. Par ailleurs, la répartition géographique de ces attaques laisse à penser que ce savoir-faire tactique, récemment acquis, est partagé par plusieurs groupes. Dans les pays voisins du Niger, au Burkina Faso et au Mali, l’utilisation d’EEI précédait une volonté de lutte territoriale – il est donc envisageable qu’une trajectoire similaire soit suivie au Niger.

Les engins explosifs ne sont cependant pas une nouveauté au Niger : des groupes armés avaient déjà largement utilisé des mines lors de la rébellion de 2007 à 2009, et les terroristes appartenant à l’État Islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP) et à Boko Haram ont déployé des EEI dans la région de Diffa, dans le contexte insurrectionnel du Lac Tchad. Cependant, les EEI sont une nouvelle composante de l’insurrection dans les régions de Tillabéri et de Tahoua – et leur apparition soudaine est le signe d’une montée en puissance de l’EIGS sur le terrain, au-delà de ce qui était envisagé jusqu’alors.

Cette campagne d’attaques au moyen d’EEI, démarrée il y a sept mois, n’a pas faibli dans le temps – indiquant que l’emploi d’EEI est désormais inscrit dans la durée, et ce de façon importante (voir carte ci-dessus). De plus, l’efficacité de ces attaques démontre la capacité des groupes terroristes à gagner du terrain. Récemment, une embuscade visant l’armée nigérienne avec l’aide d’un EEI fut l’attaque la plus mortelle jamais enregistrée dans l’ouest du Niger (ACLED, 2019). L’attaque visant des forces spéciales américaines vers Ouallam (MENASTREAM, 2019) fut quant à elle la première attaque de ce type impliquant des troupes américaines au Niger. Une voiture piégée fut aussi utilisée lors d’une attaque contre la prison de haute sécurité de Koutoukale, située à 35 kilomètres au nord-ouest de Niamey. Les assaillants ne parvinrent cependant pas à la faire détonner. Au total, ces engins explosifs auront provoqué la mort d’au moins dix-neuf personnes et en auront blessé dix-huit autres. L’avènement soudain, soutenu et efficace de cette campagne d’attaques est un véritable tournant stratégique pour l’EIGS dans la région.

Ce tournant indique une coordination accrue entre l’EIGS et d’autres groupes locaux et internationaux. Plus spécifiquement, l’emploi d’EEI correspond à une ouverture à l’international de l’EIGS via une connexion ré-établie avec l’État Islamique central. L’EIGS a par ailleurs été incorporé au sein de l’ISWAP suite à un récent communiqué de l’État Islamique – laissant supposer des liens accrus entre l’EIGS et l’ISWAP – bien qu’un tel rapprochement n’ait toujours pas été observé au niveau opérationnel.

Si cette campagne dénote bien un rapprochement entre l’EIGS et l’État Islamique central, les mouvements entre groupes terroristes ont aussi contribué au changement de tactique observé. Depuis mi-2017, des commandants expérimentés du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) ont commencé à rejoindre les rangs de l’EIGS, permettant au groupe de faire évoluer ses modes opératoires. Ainsi, les anciennes tactiques de l’EIGS – incluant des embuscades et des assauts – ont progressivement laissé place à des embuscades plus complexes et à l’emploi d’engins explosifs et de véhicules piégés. La prolifération d’engins explosifs a donc suivi la progression de l’insurrection sous-régionale (ACLED, 2019), où l’État Islamique et les groupes liés à Al-Qaida ont accru leur coopération (RFI, 2019Le Monde, 2019).

Par ailleurs, la répartition géographique de ces attaques montre que ce savoir-faire, bien que nouvellement acquis, n’est pas limité à une seule cellule de l’EIGS. Dans l’ouest du Niger, des explosions ont déjà eu lieu dans cinq départements des régions de Tillabéri et de Tahoua (voir graphique ci-dessous). Ceci indique donc que de nombreuses cellules de l’EIGS sont en mesure de déployer des mines anti-char, des engins anti-personnel composés d’obus d’artillerie ou de mortier et activés par des plaques de pression, ainsi que des engins plus avancés et contrôlables à distance. De même, les incidents de Ouallam et de Koutoukale suggèrent un rapprochement de ces attaques vers Niamey, preuve de la menace croissante posée par l’EIGS, tant par ses moyens que par sa progression territoriale. Cette évolution rappelle la trajectoire suivie par les insurrections voisines : Au Burkina Faso, la campagne au moyen d’EEI démarra en Août 2017 dans la province de Soum et s’est ensuite propagée dans neuf autres provinces. Bien que les EEI soient déjà régulièrement utilisés par d’autres branches de l’État Islamique, cette campagne d’attaques au Niger s’inspire davantage du mode opératoire des branches du GSIM et de l’EIGS au Mali et au Burkina Faso.

L’utilisation croissante d’engins explosifs improvisés permet de soulever plusieurs points concernant l’avenir de cette insurrection. Tout d’abord, ces attaques démontrent la capacité des groupes armés non-étatiques à diversifier leurs actions et à adapter leurs modes d’engagement face à leurs ennemis. À terme, il est aussi probable de voir une escalade importante de la violence insurrectionnelle au Niger, non pas à cause des engins explosifs, mais bien à cause de ce que leur utilisation présuppose : l’intensification des liens entre ces groupes armés, leur partage de savoir-faire, et leur liberté de mouvement grandissante dans ces régions. De plus, d’autres actions terroristes suggèrent que des groupes tels que l’EIGS ou le GSIM vont intensifier leur lutte territoriale dans l’ouest du Niger. S’ajoute à cela le risque potentiel d’une escalade de la violence, rendue possible par l’intensification des liens entre les diverses branches de l’État Islamique dans la région.

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Développements explosifs : la menace croissante des engins explosifs improvisés dans l’ouest du Niger
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Heni Nsaibia
Heni Nsaibia
Héni Nsaibia is a Researcher at ACLED and the founder of the risk consultancy Menastream. He is an intelligence analyst specialized in security-related issues, political violence and non-state actors in North Africa and the Sahel region.
Melissa Pavlik
Melissa Pavlik
Melissa Pavlik is a Research Analyst at ACLED studying overarching trends of armed conflict across and within ACLED’s regions of study. She has degrees in Statistics and Political Science from the University of Chicago, and is currently studying in the War Studies Department at King’s College London. Her research focus include violent non-state actors and the intersection between the international political economy and political violence.
Hilary Matfess
Hilary Matfess
Hilary Matfess is a Research Analyst with ACLED and a PhD student at Yale University. She received a BA in International Studies from Johns Hopkins University and an MA in African Studies from Johns Hopkins University School of Advanced International Studies. She is the author of Women and the War on Boko Haram: Wives, Weapons, Witnesses.
Jules Duhamel
Jules Duhamel
Jules Duhamel is an independent researcher mapping armed conflicts and terrorism, with a focus on the Sahel and Sub-Saharan Africa. He holds an MSc in Countering Organised Crime and Terrorism from the University College London (UCL).
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